Solu Khumbu

solukhumbu2Assis sous un énorme Jacaranda, habité de quelques corbeaux, entre 2 tiges de Poinsettia j'aperçois au loin un pic blanc de l Himalaya. Un havre de paix dans cette ville si agressive... Katmandu, l'un des 3 K des villes de perdition de l'époque Hippies, refus de l'aliénation matérialiste, révolte non violente et quête du bonheur. Les temps ont bien changé, aujourd'hui ville bruyante, polluée, sale, elle est repoussante à son premier abord mais les roses poussent dans le purin. L'hindouisme vénère autant la création que la destruction. Tout est lié, ils sont indissociables, nous ne sommes pas préparés à ça...
Ville étape de montagnards, randonneurs et sportifs en quête de nouveaux territoires où s'amuser. C'est ce que nous allons faire, groupe de 57 coureurs, chacun accompagné par un porteur qui mènera nos affaires à l'arrivée. 300 Km + 20 000 m (217 Km 15 000 m positif en compet + les liaisons) en 12 étapes dont 5 jours à plus de 4 000 m d'altitude, 4 cols à plus de 5 000 m dont le point culminant le Kalapatar à 5 640 m.Voila ce que nous offre Dawa Sherpa, une course dans son pays, dans sa vallée, parmi les siens, les Sherpas peuple fier qui s'est bâti une réputation mondiale sur leur force, leur courage, leur résistance et leur joie de vivre. Nous en prendrons de grandes leçons d'humilité.

Peu d'entre nous ont des connaissances dans le groupe et c'est l'un des facteurs de réussite, l'intégration car dès les premiers jours nous avons pris conscience que nous aurions besoin de cet atout supplémentaire que nous avions à peine soupçonné, la force du groupe, sa solidarité, le rêve ou le défi commun. L'enthousiasme, la fraîcheur, l'expérience, la force de certains viennent compenser les doutes, les angoisses, les défaillances des autres. Les questions du matin, sur le sommeil, sur la récupération, sur nos têtes bouffies, sur le nombre de fois où on s'est levé pour aller dans des lieux emplis de poésies Himalayennes, oui cela aide, on se sent moins seul...
La course est partie vite, le niveau est haut et dense, bien sûr les Népalais et Népalaises seront au dessus du lot dès que l'on sera en altitude, ils sont acclimatés et connaissent le terrain, seuls les meilleurs réussiront à prendre quelques places dans les 10. Je regrette de ne pas les avoir vus dans les descentes, il paraît que c'était un spectacle en soi, agilité, souplesse et dynamisme et en plus ils s'amusaient en criant comme des gamins. Par contre, je les ai vus grimper : droit dans la pente ! Le soir, ils débordent de bonne humeur et d'énergie pour nous servir à table à force de More rice More soupe qui deviendront des cris de ralliement au repas. Quand tout ça est fini, ils se mettent à chanter et à danser ?! Moi, il y a quelque chose que j'ai loupé à la naissance, c'est pas possible ! Les 2 médecins de course ne cessent de nous mettre en garde sur la dette en oxygène, en clair nous allons payer cash les efforts de la première semaine lorsqu'on sera a + 4 000 m. Les enfants, malgré les mises en garde se brûlent toujours les doigts sur le feu.

Nous courons au Népal, nous existons et nous en prenons plein les yeux, les sourires, les encouragements, les scènes de la vie quotidienne emplissent nos désirs avides de ces contacts. La traversée des villages est source de curiosité et de divertissements. Les touristes, ils y sont habitués mais des touristes qui passent en courant, ce doit être encore assez original. Voir ces forçats des chemins transportant des charges improbables, cette femme avec un frigo sur le dos, cette fillette devant sa maison isolée attendant de vendre ses quelques canettes de sodas, faire un bout de chemin au son des sifflements des Tibétains conduisant leur caravane de yacks, se voir offrir des biscuits au visage souriant par des nonnes et partout autour de nous des lungta, des mani, des stupa, des rouleaux à prières, tout ça est un rappel, afin que chaque élément, chaque force de la nature, vent, eau, feu, pierre soient des incitations à la prière et à l'altruisme. Enfin, lorsqu'on lève les yeux, ce sont des pics enneigés qui barrent l'horizon, oui, tout ça file le frisson et bien plus.

La météo, elle, n'en a rien à faire de nos attentes : la brume, l'humidité, le froid viennent saper notre moral. Au début on s'en moquait bien, mais sans que l'on s'en rende compte, un autre acteur s'est immiscé dans notre groupe. Il faut l'accepter mais insidieusement, le froid et l'humidité ont eux aussi commencé la course.
Cette première semaine dans le Solu a été celle de la découverte de la moyenne montagne et ses villages, de notre adaptation à ce milieu différent, à notre alimentation, au climat qui ne nous a pas épargnés (sans la pluie ). La fatigue se fait sentir mais l'excitation de rentrer dans le costaud de la course nous anime.
Nous arrivons dans le Khumbu, l'altitude, l'hypoxie, la terre inconnue. Si la première semaine nous a entamés, le pays Sherpa va s'occuper du reste de nos forces. Nous regardons chaque soir ce qui nous attend le lendemain en se demandant si nous allons réussir à dormir. La toux, les insomnies, les maux de tête sont nos nouveaux compagnons , le froid étant très fidèle.

Le premier col à 5 300 m est le Rinjo Pass, le ciel est enfin dégagé mais à cette altitude ça ne veut pas dire chaleur, de plus la montée se fait à l'ombre, une ombre glaciale que l'effort physique fourni pour grimper ces énormes blocs servant d'escaliers (qui a posé ça ici ?) n'arrive pas à compenser. L'altitude et son manque d'oxygène se font sentir, j'ai beau appuyé, poussé, j'ai des jambes en coton. A chaque volée de marche à chaque rayon de soleil, je dois récupérer. Le col est là, juste au-dessus de moi, plus grand chose mais c'est dur, j'arrive complètement à bout. Ce n'est pas un col mais une porte sur l'Himalaya, ce coeur qui battait si fort pour tenter de fournir l'oxygène raréfiée à mes muscles, voilà qu'il explose et que sa fonction vitale passe pour secondaire. Devant moi l'un des plus beaux panorama qu'il m'ait été donné de contempler, éclatant de blancheur, ciel transparent, lac émeraude à mes pieds. La fatigue physique s'est déjà occupé des protections de notre quotidien, c'en est trop pour moi, me voila secoué de sanglots que je ne peux retenir, émotion brute...

La descente se fait dans un état de rêve, mais la réalité du parcours est terrible il faut remonter à 5 300 m le Gokyo Ri ( RI veut dire pente, mon oeil, les pentes c'est chez nous, ici faut trouver un autre nom !) J'explose, seule la beauté des lieux me fera repartir encore et encore. Le sommet est fabuleux et l'étape... ouah, perso, c'est pour ça que je suis là, j'attendais le Kalapatar, mais on ne prend pas de RDV avec ce genre de choses, la pompe à émotions, le palpitant, tape plus largement.
Bienheureux ceux qui font des nuits entières, encore une fois la récupération et l'acclimatation sont les maîtres mots de cette épreuve, mais il y a une compensation pour les insomniacs. Se lever à 2 h du mat nous plonge dans un autre décor, un silence qui hurle, le tintement des cloches de yack sonne comme le drilbu (clochette de rituel représentant la conscience de la vacuité et de l'éphémère) froid qui lacère, ciel transparent, ombre bleue, clarté de lune. Spectacle envoûtant et lorsqu'on rentre dans son sac, il faut reprendre son souffle.
Le troisième jour à 4 900 m, les organismes sont très marqués, hier 4 de nos compagnons ont du redescendre malgré une étape neutralisée et aujourd'hui 2 autres ont eu des défaillances les obligeant au même chemin. L'atmosphère du lodge tient plus de l'hôpital de campagne, médecins et kinés ont fort à faire dans un concert de toux. J'ai mal au crâne, l'impression d'avoir un poids à l'arrière, pourtant je suis certain que mon cerveau est plus léger que ça ?! Demain, c'est le KalaPatar, notre point culminant, 5 550 m (5 640 m sur les GPS) RDV avec l'Everest, rien que de l'écrire ça le fait ! Mais la météo nous fait des tours et il faut une fois de plus progresser dans le coton. Il paraît que l'altitude a un effet sur le moral, que cela rend amorphe et fait oublier nos motivations, je crois que nous en avons eu un petit exemple. Certains se demandaient l'intérêt de grimper pour voir des nuages mais peu importe c'est une sorte de ligne d'arrivée, un objectif, il faut être un peu têtu, oublier le confort, un peu bourrin quoi ! Nous serons récompensés par de belles éclaircies sur Sagarmatha.
Nous redescendons, fini l'altitude, bonjour l'oxygène et naturellement les jambes fonctionnent mieux, depuis 4 jours chaque bosse me coûtait et voilà que d'un seul coup, tout va mieux. Rien ne vaut une bonne nuit de sommeil, une journée ensoleillée et l'une des plus belles étapes de la course. L'Ama Dablan a une sacrée classe, la vallée que nous descendons lui sert d'écrin, parsemée de stupa, les Sherpas ont le sens de l'esthétique. Nous courons dans un décor de rêve, j'ai l'impression de faire du fractionné, je cours et je m'arrête pour prendre des photos. Certains porteurs courent avec moi, ils sont joueurs et dans leurs yeux, j'y sens un défi sympathique.
Namche, capitale du pays Sherpa, grand bazar pour les Tibétains qui passent par le Nangpa La, ils viennent y vendre leur camelote chinoise de contrefaçon qui a remplacé la laine, le sel, les pierres semi-précieuses des caravanes d'antan. Ce sont des gens robustes et rustiques qui ne bénéficient pas d'une bonne réputation localement, mais ils ont fière allure malgré leur dépouillement, visage taillé à la serpe, les joues tannées par le soleil, le froid et le vent, des boucles d'oreilles en os de yack ou de turquoises et les cheveux tenus en chignon. Les Chinois en 2 générations n'ont toujours pas réussi à les mater. Notre arrivée en surplombant la ville est spectaculaire, je sais que la fin est proche et je me répète inlassablement où je suis.
Dawa nous accueillent, il a récupéré lui-aussi. Il s'est mis à notre service, nous apportant sa bonne humeur, ses compétences, son expérience. Il a été devant nous en se levant à 2h du matin pour aller tailler la glace à 4 000 m sur les marches qui risquaient d'être périlleuses, il a été parmi nous pour nous parler des endroits qui lui tenaient à coeur, au monastère où il a étudié, au lac sacré où il a vu ses voeux exaucés, chez sa famille où l'accueil avec les pommes de terre sauce poivre du Sichuan restera graver, il a été derrière nous pour aider ceux qui allaient un jour moins bien et il en a même profité pour faire un peu de ménage dans la montagne. Je ne crois pas que "merci" soit le mot adapté, mais il faut qu'il sache que tout ce que j'ai pu vivre durant ces 15 jours, je l'ai pris, c'est bien au chaud, tout.... son staff a sacrement bien assuré, même des personnes qui n'étaient pas là pour ça au départ. Hommage à tout notre encadrement qui se sont accrochés pour faire les mêmes étapes que nous en prenant des photos, filmait ou qui le soir venu, massait, strappait, soignait. Respect.
Dernière étape, départ à 5h pour éviter l'heure de pointe du trafic de yack sur les ponts suspendus (vu la masse et le cerveau il est prioritaire). L'altitude est oubliée, il ne nous reste que les effets positifs, tout le monde a envie de se faire plaisir et ça descend...
C'est un joli comité d'accueil qui nous attend à Lukla, je reçois l'accolade de Dawa, ma petite acclamation, le kathak, le tika, l'émotion est là mais trop de monde pour qu'elle puisse sortir. Il y a dans ce cérémonial quelque chose de nécessaire, le rituel est là pour nous dire : c'est fini. Nous n'aurons plus cet inconfort, ce décalage indispensable à tout voyage qui accentue notre sensibilité. Nous n'aurons plus toutes ces petites choses qui ont constitué notre quotidien pas si ordinaire et qui nous le croyons, ne nous manqueront pas. Nous n'aurons plus ces moments uniques sur ces chemins où l'on sent toutes les fibres de son corps secouées par ce frisson qui monte d'on ne sait où. Notre vie de groupe, notre amitié naissante dans ce pays lointain, je le souhaite, continuera sur les courses de nos régions et ce sera un grand plaisir de vous revoir.
Ce qu'il nous restera de ces jours de courses au Népal au-delà de nos rencontres, Nicolas Bouvier le nomme : Les caillots ensoleillés de la mémoire.