108 Km ISTRIA 08/04/2017

108Il faut voir l’ensemble pour juger d’un Week End comme celui là. Ca n’a pas été que du plaisir, loin de là, sous l’arche d’arrivée malgré l’accueil joyeux je n’ai pas été très réceptif, même plutôt désagréable, mon corps en avait assez, mon esprit ? Pas mieux ! Pourtant ? Ce voyage en Croatie avec mon père, Hélène , Phil et Sébastien pour faire un trail de 108 Km formait une expédition joyeuse, enthousiaste et très motivée. Je savais contre quoi j'allais me battre, je savais à quoi j’allais devoir faire appel, tout gosse on me disait quand on a pas de tête , on a des jambes , je n'ai plus trop de tête et peut-être un peu moins de jambes mais une volonté fébrile qui repousse , qui refuse la lassitude, l’abandon. Errance, il ne devrait pas y avoir de but dans ce mot, ce qui n'est pas compatible au fait de s'engager dans une course avec un point de départ et d'arrivée mais l'errance peut être mentale elle peut être poésie ( le mot est écrit) elle me sert à porter de la beauté là où il n'y a plus que lassitude et fatigue, à oublier le temps là où les heures passées à marcher si lentement m'emmènent à me poser des questions qui ne sont pas les bienvenues , à avoir une compagnie de vagabonds célestes là où la solitude et la nuit règne .

Par les soirs bleu d'été, j'irai dans les sentiers, Picoté par les blés, fouler l'herbe menue Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds. Je laisserai le vent baigner ma tête nue. Je ne parlerai pas, je ne penserai rien Mais l'amour infini me montera dans l'âme, Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien, Par la nature, heureux comme avec une femme. Rimbaud

Je vais tenter d'être le ruban qui enveloppe les textes de ses envoûteurs .Je ne suis que poussière sous leurs pieds enchantés mais leurs rimes me font avancer, leurs mots me permettent de regarder et surtout de percevoir, de ressentir , de vibrer . Le Trail n'est pas un chemin fait de rubans soyeux, c'est de la caillasse acérée qui en veut à vos chevilles , des plantes chétives et rabougries qui s'abreuvent de ma sueur , de branches qui veulent me retenir, de ronces qui veulent mon sang, de rivières tentatrices qui sont de fausses amies...Il faut mettre du sens pour avancer, il faut un peu de profondeur, si ça écorche, si ça pique c'est que ça gratte la surface, si ça desquame c'est que le fardeau était trop lourd, le vernis parti atteindre la matière ,quand le corps est douloureux, quand l'esprit est fatigué à quoi dois je m'accrocher ? Où vais je chercher les ressources? Vers qui doivent aller mes pensées ? vers quoi orienter mon regard ? Pour en faire quoi? Pour y trouver quel sens ? À quoi bon ? Dans l'Idiot de Dostoiesvky il est posé cette question <<Est-il vrai Prince que vous ayez dit un jour que la beauté sauvera le monde ? Mais quelle beauté ? Et la réponse est si simple si belle: Les instants éphémères, les instants d'éternité. La poésie ne meurt pas>>. Et pour citer Nicolas Bouvier << atteindre le carat >> ou encore il parle de beauté frugale, de lanterne magique, de soif d'harmonie, de perceptions, de sensibilité, d'allégresse, de légères fulgurances, de présence fervente, de débarrasser par érosion du superflu. Oui...courir n'est pas le but ça n'a jamais été le but, ce n'est qu'un moyen d'aller ailleurs. Ailleurs géographique, rencontre de l'autre, magie de l'instant présent et absence du temps. Ailleurs est plus beau que demain…

Le plaisir est une herbe folle qui pousse entre les pierres. Le bonheur est un lac très calme qui brille sous le soleil. La joie est une tempête qui tombe du ciel pour nous élever vers lui>>.Jean D’Ormesson .

Dans ces si beaux livres qui me transportent quelque part, ou nulle part, dans cet abandon qui n'est qu'un face à face avec soi, la passion, la force de la vie explose et me prend aux tripes. <<Ce midi là, la vie était si égarante et bonne que je lui ai dit, ou plutôt, murmuré, va-t-en me perdre où tu voudras...Les vagues ont répondu , tu n'en reviendras pas. >>Nicolas Bouvier. Je marche...je marche encore, mes pieds ne montent plus très haut, je me préserve toujours il faut tenir car le chemin est long , un kilomètre en marchant est interminable . Mon corps est en sueur, la poussière du chemin y a déposé une pellicule de tout ce qui traînait dans l’air…j'observe j'occupe mes sens, j’analyse, je me concentre sur l'infinie et sur le minuscule, cette odeur de thym exhalé par un soleil de plomb. Je profite des plus belles heures de la journée dans la campagne Istrienne, les hameaux désertifiés, vieilles portes fermées par des cadenas rouillées, fenêtres défoncées, murs écroulés, arbres exceptionnels devant la chapelle, terre rouge de bauxite, cerisiers éclatants de blancheur sur une prairie verte et fleurie, le chant des oiseaux… << Quand reverrai-je, hélas ! de mon petit village Fumer la cheminée ? Et en quelle saison Reverrai-je le clos de ma pauvre maison Qui m’est une province, et beaucoup davantage ? >> Du Bellay.

Je pense aussi à Venise , La Sérénissime a été bâtie sur des pilotis provenant des forêts Istrienne. << En Italie, même la tristesse est un commentaire de la beauté. >>Albert Camus

Ce trail est beau, bucolique, campagnard, il sent bon le Printemps, quelle belle saison ! Heureusement pour moi, il n’est pas difficile, les dénivelés sont plutôt cool et sur de larges pistes. Le balisage est parfait, des milliers de petits drapeaux jalonnent le chemin et au cas où ? A chaque carrefour une grosse pancarte jaune ! Perdu dans mes pensées, j’allais toutefois m’égarer par 2 fois ( faut-il vraiment que mes neurones soient si indolents ?) . Heureusement pour moi sans gravité car un camarade Sloven et Phil m’ont remis dans le droit chemin. J’étais occupé à regarder ce spécimen rare d’arbre centenaire au tronc éclaté qui avait pris une forme de coeur face à la porte de l’église .En sortant les paroissiens devaient y voir l’Amour de Dieu.

Il me reste à rejoindre l’arche d’arrivée, l’animateur s’entend à une distance de 6 Km; il ne m’est maintenant plus possible d’enclencher le mode course, mon fessier gauche est bloqué…sympa, je crains le moment où je devrais m’allonger pour trouver un repos qui ne viendra que difficilement et douloureusement. Je tends mon regard une dernière fois vers lAdriatique , Venise , par delà la mer, pas très loin : Pour voir il faut se laisser à imaginer. Pour aimer, il faut dessiner des rêves. Venise n'est pas en Italie, Venise, c'est où tu veux, c'est où tu vas, c'est l'endroit où tu es heureux. J'y suis…

Le lendemain, grandes retrouvailles et repas de famille, Phil a fini avec ses qualités de solidité et de grand randonneur, Hélène malheureusement a abandonner son genou l’ayant trahi et Sébastien jeune et solide gaillard a fait 79 Km en Fivefinger ?! les spécialités tournent à flots autour de la table, impossible de garder une assiette ou un verre vide. J’ai l’impression que toute ma famille veut nous faire reprendre des forces en nous gavant, mais c’est délicieux et tout fait maison. L’heure de la Grappa est fatale, il y en a 5 sortes ( toujours fait maison) les godets sont petits mais on dirait qu’ils se remplissent par percolation,l’esperanto brise la barrière de la langue et Jivili ( a ta santé ) résonne dans la pièce, les rires fusent...